.
Il n’y a rien
à faire pour l’instant. Il ne peut pas faire autrement que de s’abandonner à la pente fatale ; pente qu’il monte, chemin ardent et dangereux. Qu’est-ce qui le pousse par là ? La
fatalité, donc, l’inexorable déroulement de ce processus qu’est la vie, la vie dans ce monde, de la naissance à la mort ? Comment, inscrite entre ces deux bornes, prisonnière entre
ces murs, les issues solidement verrouillées par le néant, – comment en serait-il autrement ? Comment l’être humain ne serait-il pas cet objet mû par un mécanisme secret, mis en branle par
le « coup de pouce » du Créateur et susceptible, à chaque instant, de rompre, de rendre l’âme ?
Lui est promis au dérèglement du mécanisme ; il en a l’intuition depuis toujours. « Toujours », qu’est-ce que cela signifie,
sinon qu’il a oublié son passé, perdu de vue ses points de repère ; sinon qu’il échappe au grand mouvement de la mémoire, tant le passé, qui se forme à chaque instant, l’écrase, l’expulse
hors de lui-même, l’obligeant à chercher refuge dans le rêve et le délire du rêve, loin, très loin du gouffre où se précipitent les jours dans un grondement furieux ? Il a choisi la marche,
la lente et patiente marche dans une manière d’éternité de l’instant présent, en marge du grand mouvement de la vie qui emporte vivants et morts dans son puissant tumulte ; il marche sur la
rive, il ne sait pas si c’est la rive des vivants ou la rive des morts ; il ne sait pas si c’est la vie ou la mort. Il marche, gravissant la pente abrupte, tantôt écrasée de soleil, tantôt
frappée d’éclair et assourdie de tonnerre ; est-ce la Voie ? Non, seulement un chemin d’homme, un chemin perdu dans la montagne, mais qui garde trace de l’invisible : des rêves de
l’homme, de ses vertiges.
Il est allé par là à cause du grand rêve de l’homme ; il est allé le rejoindre en ses plus purs, en ses plus terribles
égarements. Il ne croit pas qu’il existe des âmes perdues, des hommes condamnés ; il ne croit pas, il ne veut pas croire au « jugement divin » qui tranche et dit :
« Toi, à droite ; toi, à gauche. » Si des hommes et des femmes sont allés par-là, s’ils s’y sont perdus, alors il faut tenter de les rejoindre, de les retrouver. Il faut y porter
au moins cette espérance – une espérance qu’il serait impossible de justifier devant les hommes si on n’y risquait pas sa vie ; non sa vie matérielle, mais son âme, cette vie qu’il s’agit de
sauver, au risque de la voir condamnée à ce séjour dans l’éternité qu’on appelle le néant. Il faut y porter un peu de son amour, de sa tendresse. Il faut y porter sa confiance et
maintenir le courage de sa confiance en y laissant un signe, un témoignage, quand bien même l’on redescendrait seul. Mais peut-on redescendre de la‑haut, quelqu’un a-t-il jamais parcouru ce
chemin en sens inverse ? C’est un « chemin qui ne mène nulle part », – en d’autre termes : un voyage dont on ne revient pas. Car le seul signe qu’on puisse y laisser est un
signe vivant : c’est soi-même, c’est sa vie.
C’est pourquoi il demeure en dehors de toute Voie. D’abord parce qu’il ne saura peut-être jamais s’il a succombé à l’impitoyable développement
du « processus » ; ensuite parce qu’il sait que les choses ne sont pas si simples, et que la nécessité elle-même a une âme, une âme inconnue qu’on appelle parfois le destin et qui
donne à la nécessité sa vérité ; sans elle, la nécessité n’aurait point de visage, elle ne serait ni vraie ni fausse. Elle ne porterait jamais de jugement sur l’être humain, seulement ce
jugement qui « sauve » ou condamne et répète : « Toi, à droite ; toi, à gauche ». Et la parole qui sauve ou condamne serait mensongère de ne se rattacher à rien, de
n’offrir rien à l’homme qu’une fausse espérance et un vrai désespoir ; elle plongerait ses racines toujours plus profondément dans les eaux glacées du néant, tendrait son poing toujours plus
haut et plus serré vers les brûlantes nuits de l’inhumain.
Ainsi demeure-t-il en dehors de toute Voie, car la Voie ne ressemble jamais à la Voie.
Il veut porter la parole jusqu’à l’extrême ; jusqu’au bout de lui-même ; jusqu’au-delà de lui-même ! Car ce n’est pas
sa parole : c’est bien son corps qu’elle traverse, c’est bien sa voix qu’elle emprunte ; mais elle va bien au-delà de lui-même ! Elle poursuivra sa route « en jetant
les yeux devant elle », sans jamais se retourner, quand lui se sera éteint, son corps tout entier consumé, son âme défaite – et son âme la verra alors s’éloigner avec l’œil que la mort,
parfois, laisse aux vivants. Et son « cœur » en sera brisé, petite lampe fracassée sur le rocher, il descendra dans la ténèbre.
L’âme n’habite pas seulement le corps ; l’âme héberge aussi, elle héberge quelque chose qui justement lui donne d’exister en
tant qu’âme, cette « petite vie » qu’on nomme sans y croire mais dont il semble pourtant qu’on ne puisse se passer. Il semblerait aussi que ce soit ce quelque chose
d’insaisissable, à la limite de l’existence et de l’inexistence – mais hors d’elles – qui passe d’une âme à l’autre… Comment pourrait-on nommer ce très‑ténu, cet invisible saute
murailles ? Pourquoi pas le trait ténu ? Car il marque d’un trait son passage : c’est lui que le poète cherche avec sa plume ; lui que le peintre capte avec son
pinceau. Sa nature est mouvement : sans lui, les mots ne seraient que des pierres tombées au fond du cœur ; c’est peut-être lui aussi qui donne leurs merveilleuses et vives couleurs aux
galets baignés dans le mouvement de la rivière ou de la vague. C’est lui encore qui se brise quand l’homme a le cœur brisé, quand une âme voit s’éloigner une autre âme : il se brise en plein
élan ! ou est-ce une illusion, un peu comme lorsqu’on « plante » une flèche dans l’eau et qu’on croit voir deux morceaux ? L’eau elle-même n’est-elle pas habitée d’un subtil
mouvement ? – n’est-elle pas essentiellement mouvement en son âme ? Alors le trait ténu communiquerait son mouvement au fluide, il imprimerait en quelque sorte son propre
mouvement au mouvement du fluide et sa cassure apparente coïnciderait avec la libération de ce mouvement intérieur… Et ainsi de suite, de passage en passage, le mouvement irait-il se transformant
et se libérant – c’est la même chose – à l’infini…
Il ne sait pas vraiment pourquoi il va par là. Il ne sait pas ce qu’il y fera, ce qu’il pourra y faire. Ni le comment ni le
pourquoi ne le justifient dans sa quête : seulement un violent, un obsédant désir. En réalité il entend une voix qui l’appelle, une voix qui l’a longtemps tourmenté ;
qui longtemps lui était apparue hostile, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’avait vraiment qu’elle dans sa vie, qu’elle seule était vraiment réelle… Alors cette voix s’était peu à peu confondue
avec sa propre voix, et en le pénétrant l’avait peu à peu profondément transformé, au point qu’il se demandait qui il était et si la voix ne l’avait pas en réalité disloqué et ne le
mènerait pas à la folie. Devait-il vraiment suivre cette voix qui, tout en étant devenue comme lui-même – plus que lui-même ! – demeurait étrange et séparée ? Finalement, au terme d’une
longue lutte, il s’était senti happé et avait fini par déposer son âme, épuisé et peut-être métamorphosé par la douceur qu’il avait senti l’envahir, par la puissance de cette
douceur. Il avait fini par lui donner son âme, comme si son corps avait jusqu’à présent hébergé une âme qui n’était pas réellement la sienne mais celle de la voix étrangère, de la voix venue
d’ailleurs. Ne s’était-il pas senti étrangement libéré ?
Telle est l’histoire de la voix qu’il entend l’appeler et qu’il cherche à rejoindre avec une confiance nouvelle. D’où lui vient cette
confiance ? De ce qu’ayant un jour rendu l’âme, il a connu son impuissance, pour ainsi dire sa native pauvreté ? De ce qu’alors, il a déposé toute peur à ses pieds, n’ayant plus rien à
perdre puisque ayant tout perdu ? De ce qu’il connaît depuis une sorte de paix ? Non point un état sans tourments, sans désirs ni regrets ; mais la paix profonde d’une douceur
étrange et inconnue… La douceur qui l’a envahi ne l’a plus quitté depuis, même s’il connaît encore la tristesse, une tristesse tout aussi vraie et tout aussi profonde… Quelle est la nature de
cette douceur ? C’est la douceur d’une présence, – mais d’une présence paradoxale, qui s’exprime le plus souvent à travers la sensation de l’absence, sans rien perdre de sa douceur profonde
et aimante, même si mêlée alors d’un fond de tristesse qui lui donne son incomparable amertume, ce goût singulier, unique et irremplaçable. A quelques rares moments, il jouit d’une présence
pure.
Il se laisse envahir, porter par la douceur. Il ne sait pas où il va. A peine en a-t-il parfois comme le pressentiment. Mais quelle est la
nature véritable de son pressentiment ? N’est-il pas en réalité une réminiscence ? Et n’est-ce pas invité par une sorte de mémoire intérieure – une mémoire de la mémoire – qu’il a
choisi de confier ses pas à la voix qui en surgit ? Ainsi la voix réminiscente serait celle-là même qui l’appelle, comme d’un lointain ailleurs, de l’autre côté de la
montagne ; celle qui un jour a retenti dans son corps, tel l’écho d’un profond orage, et qui, venue du Dehors s’est intériorisée au point de ravir son âme ? Il porte l’âme d’un autre,
cette âme qui a toujours été la sienne… et ainsi a-t-il le sentiment d’être double, profondément étranger à lui-même et dans l’impossibilité d’en appeler à la consolation et à l’oubli dans la
mort. Il ne peut pas mourir, puisque son âme n’est pas la sienne. Il va vers la voix, le cœur pur, guidé seulement par la douceur qui en lui laisse entrer la voix. Sans cette douceur qui
l’envahit, sans le sentiment de profonde liberté intérieure qu’elle lui procure, entendrait-il la voix, saurait-il la reconnaître parmi le concert des voix qui tremblent dans l’air ?
« Canta et ambula » lui murmure la voix ; car la voix est partout, flottant dans l’air, se répandant avec les parfums ;
« chante et marche », lui confie la douceur, qui finit par se confondre avec la voix, par ne faire plus qu’un avec elle, portant sur ses ailes le vif d’une lumière dorée, l’éclat
fulgurant du soleil mourant sur la montagne. Des images naissent en lui, étranges, déconcertantes, comme venues d’un autre monde, mi‑rêvé, mi‑réel. Il les accueille comme des papillons confiants
en la main offerte ; ou comme celui qui, posé sur son pied, l’accompagna jadis – il s’en souvient – dans une solitaire marche en montagne. Les images se donnent à lui comme les reflets
incertains et colorés d’une autre réalité, d’une réalité tremblante et prête à s’évanouir en poussière au plus léger contact de la main ; d’une réalité, cependant, qui est le réel même – ou
sa vérité. Mouvements fragiles de la lumière et de la couleur, qui traduisent l’aspiration confuse de l’âme à s’échapper vers le monde qui est véritablement le sien, et d’où il lui apparaît
qu’elle vit exilée depuis longtemps, si longtemps qu’elle ne s’en souvient plus, qu’elle a même oublié l’oubli en elle où ce monde s’est abîmé comme un grand navire dans la mer.
Il lui faut s’ouvrir à ces images, s’en laisser pénétrer ; il lui suffit d’être totalement disponible, accueillant. Elles se chargent du
reste : elles lui montrent le chemin, elles rythment la marche, elles sont la marche ; elles lui disent l’essentiel. Il leur faire confiance : c’est là un choix profond qu’il sent
qu’elles lui réclament ; sans la confiance – confiance en tout ce qu’elles disent même d’incompréhensible ou d’illogique –, il sait qu’elles ne se donneraient pas, qu’elles cesseraient même
de voleter autour de lui comme des hirondelles et l’abandonneraient à ses propres forces, à ses propres doutes, sur l’incohérent chemin où il est engagé, toujours plus déconcertant au fur et à
mesure qu’il avance ; car les images bousculent tout, elles changent les objets de place, leur substituent des formes vaines, pleines d’illusion et de caprice. Il ne sait même pas – non
où il va, car il ne l’a jamais su, – mais pourquoi il va, pourquoi il est pris dans ce mouvement là ! Si pourtant il leur fait confiance, c’est parce que pour la première
fois de sa vie il sent qu’il est là corps‑et‑âme, entièrement présent à sa marche et à son chant, totalement engagé dans cette réalité-là. Et c’est peut-être précisément ce sentiment qui éclaire
le chemin comme Voie, alors qu’il ne ressemble absolument pas à la Voie, qu’il semble l’égarer au contraire… Mais n’entend-t-il pas la voix des égarés ? Comment saurait-il jamais les
rejoindre s’il n’était pas lui-même… un égaré ?
Le plus étrange, c’est peut-être cette impression obscure ensemble et lumineuse d’être sur le chemin inconnu du retour. Il sait qu’il
n’est jamais allé par là – car c’est vraiment une marche vers, le présent n’est présent que d’être Traversée – ; il lui apparaît clairement pourtant qu’il retourne vers sa
vraie demeure, son incertaine et mystérieuse origine. Les voix qu’il entend venues de là-bas ne lui sont-elles pas familières ? Ne se confondent-elles pas avec la voix qui monte du plus
profond de lui-même et qui, cependant, est elle-même entrée en lui, au commencement, sous la forme d’une voix sans âme et désemparée, d’une voix séparée de son âme ? Ne l’a-t-elle pas
choisi, lui, parce qu’elle reconnaissait en lui son âme égarée ?
D’où lui vient ce sentiment d’être « sur le chemin du retour » ? Sans doute n’émane-t-il pas d’un lieu ; sans
doute la région d’où viennent les voix n’est-elle pas un lieu, mais est-elle hors de tout lieu… Pourquoi cette impression ? Parce que ce n’est pas vers un lieu d’origine mais vers des
voix qu’il est attiré ; il sent que ces voix sont humaines, profondément humaines ; qu’elles restent humaines, malgré qu’elles surgissent d’une région qui est à la limite… Mais les
limites ont-elles jamais désigné un lieu ? N’indiquent-elles pas plutôt vers un passage, vers la traversée d’un lieu – un peu comme est l’instant présent qui échappe au temps, puisque quand
il est, il n’est plus ou n’est pas encore ?
« Le monde est tout ce qui a lieu » dit Wittgenstein. Le Passage n’est cependant pas quelque chose qui a lieu, c’est quelque chose
dont on comprend qu’il a eu lieu. Celui qui passe est profondément un exilé ; mais dont l’exil véritable est un exil hors du temps. Qu’importe le lieu ? L’exilé a quitté le
temps, son temps n’est plus le temps des autres hommes. Le Passage est passage entre un monde et un autre, il est surgissement dans notre histoire d’une histoire sans fin. C’est le sens
profond de son retour à lui, de son retour vers les âmes égarées, les âmes qui demeurent hors de tout lieu : c’est marche vers leur mystère, mystérieux d’être sans fin, d’attirer sans fin
celui qui marche vers elles.
Peu à peu, il dépouille sur le chemin tout ce qu’il attend des voix égarées, tout ce qu’il espère d’elles, – tout ce qu’il se représente de
leur toujours improbable rencontre. Le plus important : la compassion qu’il a pour ces âmes. Comment entendre leur appel, comment les rejoindre, les reconnaître s’il sait d’avance à
quoi elles ressemblent ? Il ne l’oublie pas : elles sont mystérieuses, et afin qu’éclose et se révèle leur mystère profond, il doit aller vers elles avec le pardon. Un pardon qui ne lui
appartient pas, dont il est en même temps le témoin et l’acteur. Un pardon qui, d’abord, s’adresse à lui-même, à ce qu’il sait pour l’avoir entendue de la voix intérieure qui s’élève de son
âme ; mais cette voix est partout répandue dans l’univers, cette voix qui vient d’ailleurs ; et cet ailleurs semble être à l’origine, puisque les voix qui lui viennent de là-bas et qui
se confondent avec sa propre voix intérieure, ces voix l’appellent vers le chemin du retour.
Le chemin du retour lui apparaît comme une invitation à franchir la montagne inconnue dont le sommet se perd dans l’infini ; c’est
pourquoi, s’il veut retrouver les âmes égarées sur le versant visible de la montagne, il doit leur porter ce pardon qui est la clé du mystère, la clé qui ouvre au mystère sans fin des âmes ;
ce pardon qui se tourne moins vers le passé qu’il ne fait face au présent enclos dans son passé ; ce pardon qui enveloppe le tout depuis l’origine dans un geste infiniment plus vaste qui, à
cet instant-là, indique vers l’invisible, vers l’inconnu, de l’autre côté de la montagne, vers le versant confondu avec l’immensité du ciel et comme plongé dans son abîme. La Rencontre véritable
n’est possible qu’à la condition que soit dépassée la condition présente de la personne humaine ; qu’à la condition que soit porté sur elle un regard sensible à l’invisible à travers le
visible : un tel regard ne peut être porté que s’il est porteur lui-même d’une espérance ; c’est l’espérance qui lui donne ce regard intérieur qui, profondément, reçoit ce que
les yeux de chair ne sauraient chercher ; regard intériorisé plus qu’intérieur, qui est tout accueil et mouvement d’accueil ; comme « aveugle » à ce qui ne se donne
pas de lui-même faute de n’être pas dans la plus haute attente, dans la pauvreté la plus nue qui est pur don de soi. Celui qui porte l’espérance reçoit de celui qui n’a rien. Les âmes égarées ne
le sont que d’avoir été privées d’une telle Rencontre. Aller chercher les âmes égarées, ce n’est pas les ramener à la bergerie ; c’est, une fois rejointes là où on les croyait inaccessibles,
aller plus haut encore, aller plus loin ; c’est traverser au milieu d’elles, continuer au-delà, dépasser leur « condition présente » ; c’est leur montrer qu’on peut aller plus
haut, plus loin, – vers l’immense, vers l’inespéré. C’est aller soi-même où elles croyaient qu’il fût impossible d’aller. Car c’est cela le sens véritable de leur égarement. Il n’est de sortie
que par le haut.
Le mystère est double en effet : il redouble lui-même en mystère intérieur. Car dans un premier temps, il apparaît comme
mystère ; dans un deuxième temps, il se donne comme mystère : il se donne à celui qui accepte de tourner son visage vers lui, l’Obscur, en fermant les yeux comme pour se laisser
pénétrer de sa douceur ; alors, peu à peu le mystère éclaire son visage, d’une lumière invisible à celui qui cherche à pénétrer son énigme. Ainsi les âmes égarées, qu’il a longtemps, très
longtemps contemplées nimbées de leur absence, loin, si loin de lui que la plus lointaine des étoiles invisibles demeure plus proche en son silence, – les âmes égarées l’ont-elles peu à peu
doucement appelé, jusqu’au jour où vers elles il s’est mis à marcher. En réalité ce sont elles qui le guident ; lui leur fait confiance ; et le pardon qu’il leur porte n’est sans doute
que l’expression ultime de cette confiance qu’il reçoit comme un don total : en effet, lui qui n’est qu’un être humain, d’où peut lui venir une telle confiance ? Peut-être lui
vient-elle des voix des égarées elles-mêmes ; peut-être ont-elles trouvé dans leur égarement le secours de la confiance et leurs voix en sont-elles tout empreintes. La confiance qui est dans
leurs voix est telle que celles-ci ne ressemblent pas à des voix. Les oreilles qui n’entendent pas entendent le vent dans les arbres ou dans les fougères ondulantes ; ils entendent la grande
voix de la nuit qui monte ou le silence qui, un bref instant, suspend à l’aurore la respiration de la montagne, de toute la création ; ils entendent les craquements de la forêt, les éclats
de voix de la roche qui soudain claquent dans l’air ; ils entendent se déchirer l’épaisse chaleur du ciel ; mais ils n’entendent pas leurs voix – les voix des âmes égarées.
Oui, ces voix ne ressemblent pas à des voix ; peut-être sont elles silence, encore que les oreilles de chair entendent quelque chose du silence, quelque chose qui les trompe et les égare
ailleurs ; peut-être sont-elles cri, mais un cri que seules les âmes inquiètes d’elles entendent, les âmes qui ont été touchées, profondément troublées par ce qui se révélait de beauté et de
tristesse là-bas, d’étrange et triste beauté en ce silence souffrant, en ce silence insu, là-bas, du côté de l’inconnu…
D’où vient que certains entendent et que d’autres n’entendent pas ? D’où vient qu’il ait entendu, lui, l’inaudible ? Cela vient-il
de ce qu’il a, jadis, rendu l’âme ? La voix l’a pénétré, l’étrange voix ; elle est venue chercher son âme. Comment celle-ci l’a-t-elle reconnue ? L’appelait-elle, comme
aujourd’hui les voix perdues dans la montagne ? Et l’ont-elles, lui aussi, reconnu ? Lui, d’une certaine manière, les a reconnues, sans rien connaître d’elles : il a reconnu leur
sincère désir, leur appel plein d’espérance, malgré leur profond dénuement, malgré qu’infime fût leur chance de se faire entendre… Au fond, il s’est reconnu en elles. Il a reconnu en elles son
propre manque, son propre désir… Leurs voix n’étaient-elles pas si étrangement semblables à « sa » voix, à la voix venue d’ailleurs et qui l’habite désormais ? « Je sens
les nœuds qui dans ma lutte me ploient et en mon désir de fuir m’attachent à son service »…
Quelle étrange ressemblance ! Tous nous rendons l’âme, tous nous mourons ; mais l’on dit de certains seulement qu’ils ont
perdu leur âme… Mais cela ne revient-il pas au même ? Rendre l’âme, perdre son âme… On conçoit que les âmes perdues soient comme des âmes mortes ; pourquoi les âmes mortes ne
seraient-elles pas comme des âmes perdues ? N’y a-t-il pas entre le Mal et la Mort une très ancienne alliance ? Pourquoi les âmes perdues n’auraient-elles personne qui les
entende ? Qui entende leur appel, leur espérance ? Vous qui connaissez ces choses-là, dites-moi ; moi je n’ai que mon cri, je n’ai que mon désir…
C’est vraiment quelque chose de très étrange.
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