La séance de pose





Elle était allongée sur le dos ; lui, agenouillé à côté d’elle. Il aurait voulu pouvoir s’étendre, poser sa tête, sa main sur elle – non par désir, mais par tendresse ; l’enlacer peut-être, transgresser les règles du genre : vivre au-delà l’intensité de ce moment de douceur.

Il lui prit la main et posa sur elle son regard.

Ils étaient nus au centre d’une toile invisible. Il regardait l’une ou l’autre des élèves, lui souriait.

 

Quand il posait, il savourait le plaisir de la nudité – et, certes, son trouble aussi.

Plaisir intense, profond, mais dont toute l’étrangeté venait moins de ce qu’il se réfractait dans le regard des élèves et se multipliait dans le miroir du papier blanc, que de ce qu’il se concentrait en lui, comme si l’âme se rassemblait de toutes les parties du corps, avant de diffuser à travers la peau et de se communiquer secrètement dans la paix de sa présence simple.

 

Ce qu’il espérait, c’était pouvoir communiquer quelque chose de cette profonde paix qu’il recevait de partout autour de lui – des quatre coins de la petite pièce chaude et maternelle, remplie d’odeurs et de couleurs, et, au-delà, mystérieusement du monde entier dont son corps nu et misérable devenait, pour quelques heures hors du temps, le centre imaginaire… Paix, paix et joie, jubilation et plénitude que sa nudité seule, et l’état de vulnérabilité où elle l’abandonnait, lui permettait de recevoir et de goûter.

 

C’était la seule chose qu’il eût à faire : point de poses compliquées, hardies, à la limite du soutenable, mais une présence naturelle, simple et douce – et son sourire.

Car il souriait à tous et regardait chacun tour à tour, à chacun faisait le don de son plaisir et de sa joie – joie d’être là et joie d’être, simplement, dans la liberté d’une nudité qui le rendait comme par grâce à l’innocence et à l’enfance.

Il était au centre de l’atelier comme l’embryon dans sa matrice, rayonnant et secret ; car rien n’est plus mystérieux que l’ultime voile que jette sur notre corps sa nudité – et rien n’est plus sacré.

 

Une élève avait dit : « Plus le temps passe, plus il se rhabille. » – Car il affectionnait parures et bijoux ; et c’était une chaîne d’argent à la taille et à la cheville, un bijou d’ambre au sein ou au nombril, et bracelets et colliers de bois, de pierres fines…

D’être ainsi sacrifié au regard de tous, victime consentante à la douce torture, l’autorisait à toutes les libertés, à toutes les licences ; d’être un enfant et une femme, de souffrir et d’en jouir, de s’abandonner même au plaisir du sommeil ou d’éveiller dans le cœur d’une élève la douce flamme du péché, en devenant pour elle, pour un instant de tentation, l’amant qui ne se livre que dans un seul regard ou la prostituée dont le cœur reste pur.

Au fond, il aimait jouer, comme tous les enfants.

 

Il avait droit à tout, et d’être tout, et il était au milieu de ces hommes et de ces femmes l’esclave nu qui jouit secrètement d’être le plus libre des êtres.

 

ù

 

Il aimait le regard de l’une des élèves, son visage, son mystère ; il en était troublé, il sentait qu’il la troublait.

Il aimait être regardé par elle – plus désirable d’être intouchable. Une paix chaude et maternelle l’envahissait ; une ivresse sensuelle qui libérait l’esprit.

 

Bientôt, ils partagèrent l’amour. Sous la lucarne de la chambre qu’elle occupait, la lune éclairait pour lui seul le visage de son « petit bonhomme ». Elle ressemblait à un adolescent. Elle était douce et vibrante. Son regard triste brûlait dans la paleur de son visage.

« Quand vous posiez ensemble, on aurait dit que c’était toi la femme et elle l’homme. »

 

Elle aimait la femme en lui, ce quelque chose d’insaisissable qui est l’âme d’un être, sa vérité profonde. Peu importait à son naturel qu’il portât des bijoux, des parures ; elle aimait sa grâce nue, cette façon d’être entièrement vulnérable.

 

Un jour, il lui demanda de lui donner son nom de femme ; son nom secret, son nom d’amour. Elle le lui donna.

Zora venait de naître. Il lui faudrait apprendre à vivre.

 

ù

 

Le petit bonhomme regardait le monde avec une douceur grave et mélancolique.

Zora aurait aimé avoir de beaux petits seins comme elle. Elle aurait voulu une poitrine de garçon – qu’on puisse tendre nue au vent et au soleil.

Il lui disait qu’il aimait sa pauvreté de cœur.

 

Au moment des pauses, ils venaient se serrer furtivement l’un contre l’autre ; elle dans sa blouse bleue, lui presque nu. Ils arrachaient à la dérobée un morceau du fruit de leurs lèvres. Tout à l’heure, il se donnerait à elle ; dans son regard, dans sa bouche, dans toute son âme, elle le prendrait.

Avec cette intensité et cette profondeur que permettaient seuls ces un ou deux mètres qui les séparaient, ces regards intimes et étrangers qui les cernaient comme dans le piège toujours plus resserré du désir convoité, – dans le miroir des yeux de l’autre, de la peau de l’autre, ils s’aimaient doucement.

 

Tandis qu’il se rhabillait, et après qu’elle eût nettoyé son pinceau, elle l’attendait sans en avoir l’air. Lui se pressait, le geste lent, savourant son regard fuyant, sa présence légère et impatiente. Il aimait qu’elle le regarde ; mais qui attendait-elle en vérité ? – qui s’imaginait-il qu’elle désirait ?

Dans l’intime abandon qui les donnerait l’un à l’autre, là seulement – après les jeux d’amour – ils seraient nus dans les yeux clos, un seul dans la paix du cœur.

Hors des jeux de miroir, dans l’échappée belle d’un désir infini et l’évanouissement dans le sommeil des longs après-midi.

 

ù

 

Ils s’adressaient des « hirondelles », des mots d’amour, des lettres graves.

Elle lui disait qu’elle montait nue sur le toit « jouer la mandoline » ; qu’il suffisait qu’il écoutât la lune.

Il lui disait qu’il l’attendrait dans « la petite cabane au bord de la rivière », vivrait de rien, de tout ce qu’espérait son cœur.

Elle lui disait qu’elle l’aimait – puis ne lui disait plus ; et les éclipses de son visage jetaient son cœur dans une nuit où son amour se purifiait douloureusement.

Alors, du fond de cette nuit, il lui disait ses rêves, – et se dévoilait à demi-mots un autre amour, cet amour qui demeure quand passent les amours.

 

Attendre. Attendre que vienne l’amour ; est-ce autre chose, vivre ?

Puis le goûter, avidement et doucement – le goûter en sachant qu’il manquera demain, qu’il manquera toujours.

Le manger, comme s’il devait mourir en nous, pour devenir l’amour qui aime.

 

Elle aimait qu’il se glissât dans la lumière pâle, sous la lucarne, étirant son corps nu pour regarder la ville. Sur sa peau sombre miroitaient les mystères sans fin du ciel.

Et si, fermant les yeux sous la douce pression de ses regards rêveurs, c’est la rondeur féconde de son ventre alangui, c’est la pointe d’un sein à peine dessiné qu’il abandonne à son désir, c’est parce qu’en ce moment, il est une femme unie à une femme.

 

ù

 

Elle lui a offert une photo d’elle. Elle est assise nue sur un canapé, appuyée sur un bras, l’autre bras couvrant ses seins ; les jambes croisées, elle se tient légèrement voûtée, un peu raide. Elle ne pose pas ; elle est là, simplement, dans une nudité plus belle d’être pauvre. Elle cache sa poitrine, son sexe de femme ; elle montre un corps d’adolescent, fragile et pur. Ombres et lumière l’estompent ou la révèlent dans l’éclat d’une jeunesse touchée déjà par ses ténèbres. Ses grands yeux sont tristes, graves, intenses, abandonnés à des rêves profonds, à des éclairs lointains. La main s’agrippe au bras, tout près de l’épaule ; à un doigt brille une alliance, seul bijou sur ce corps nu auquel la tombée du jour accroche sa parure. Elle est tout inondée de l’éclat de son âme, hostie de lune et de soleil, de demi-jour et de nuit claire, devenue chair vivante, vibrante de désir.

 

Il l’aime. Il voudrait qu’en l’amour elle puisse entrer en lui, le posséder abandonné entièrement à elle

Elle lui dit : « Entre femmes, il n’y a pas d’idée de puissance. »

Il l’aime comme il peut, elle l’aime comme elle peut, chacun recevant l’autre et chacun se donnant plus désespérément – dans l’impossible union.

Tout au fond d’eux, pourtant, ils sont ensemble.

Ensemble jusque dans l’éloignement qui viendra.

Il le sait, mais il refuse de le savoir.

 

Ils ne connaitront pas l’été des amoureux ; les chaudes nuits où les amants s’aiment sous le seul voile du ciel et ses traînées d’étoiles.

Ils n’auront pas connu l’été de leur amour – cette heure de gloire d’où les chemins d’amants descendent vers la mer.

 

ù

 

Quelques années plus tôt, il avait aimé une autre femme.

À leur brève passion, quelques jours seulement avaient été donnés pour naître et s’embraser dans un amour solaire ; mais ils avaient gardé pour lui le goût de l’éternel.

Quand ils se furent quittés, elle disparut dans la nuit et le soleil brûlants d’une terre inconnue – au-delà de la mer infinie.

Et ce fut un silence de neuf mois. Un silence que ses lettres enflammées de douleur griffaient comme des étoiles filantes.

 

Le hasard l’envoya sur cette terre bénie des dieux.

Quand ils se virent, pour la dernière fois, pour un adieu terrible, mais aussi pour sceller ce qui devait demeurer, devait vivre toujours, ce fut dans la paix et la certitude que leur amour avait trouvé là, face à la mer immuable, le parfait accomplissement de son cycle terrestre.

Ils en avaient bu jusqu’au fond le calice ; mystérieusement, ils savaient qu’ils en avaient tout reçu.

Il s’était accompli dans la douleur et au-delà.

 

Cette femme presque aveugle lui avait ouvert les yeux sur la splendeur du monde.

Elle lui avait donné l’amour – un amour vif, violent, solaire.

Elle avait traversé sa vie avec le tranchant du glaive.

Ayant tout reçu d’elle, il se retrouvait nu, le cœur brûlé.

 

ù

 

L’amour du petit bonhomme resterait inaccompli.

Il mourrait en son printemps

Point d’été. Point d’océan – cette mer dont les chemins ne s’ouvriraient jamais.

 

Zora resterait seul ; dans un isolement qui se refermerait chaque jour un peu plus sur lui-même et brûlerait toutes les passerelles que la vie jette entre les hommes.

Le petit bonhomme savait ; elle avait aidé à l’accoucher, sage-femme aux mains frêles, au corps tendre ; elle l’avait pris dans ses bras à la naissance, l’avait couvert de tendresse ; puis elle avait desserré son étreinte, ouvert ses bras, ses mains, pour qu’il puisse faire ses premiers pas – apprendre à vivre.

Tel est le véritable amour.

 

Les premiers temps, il ne savait plus qui il était ; il ne savait plus vers qui se tournaient ses désirs : son isolement était comme redoublé de l’intérieur.

Cette femme qui était née dans le secret de leur tendresse et avait dit ses premiers mots pour elle seule, « Ne m’abandonne pas ! », comment vivrait-elle ? – C’est-à-dire : comment aimerait-elle ?

Tout, dans ce monde nouveau, lui apparaissait hostile ; tout menaçait de le blesser.

 

La séparation fut douloureuse. Elle ne l’arrachait pas seulement à l’Amante, mais plus encore à la Mère. Toute la violence du monde éclaterait dans son cœur à la mesure de ce qu’il en pouvait supporter – mais toute sa tendresse aussi, cette tendresse qui n’est pas du monde mais qui est dans le monde, et qui fut l’essentiel dépôt que l’amour du petit bonhomme abandonna dans son cœur. Cette tendresse qui est l’amour de la mère et l’amour dont, peut-être, aime Dieu quand il aime – quand il aime vraiment.

 

Il lui faudrait transcender l’amour humain, sa passion, sa douleur et sa joie ; il lui faudrait descendre, marche après marche, dans les profondeurs de son cœur – et au-delà, bien au-delà…. Car l’amour cherche le cœur ; et il ne le trouve pas dans le cœur, il ne le trouve pas dans l’amour. Il lui faut descendre bien plus bas, s’enfoncer dans la nuit, la ténèbre, accepter qu’un souffle de l’ombre éteigne le maigre flambeau de notre conscience. Il lui faut ouvrir les yeux sur le pire du cœur, sur la haine, la colère, le ressentiment, la très grande tristesse, se souvenir des meurtres inavoués. Il lui faut recevoir la blessure d’amour, et que se déchire l’invisible source de vie, le secret filet de lumière qui nervure nos nuits.

 

ù

 

Comme il est douloureux de ne pouvoir serrer son corps contre le corps de son Aimé !

Quand la solitude nous engloutit dans une nuit glacée, que tout a froid en nous, qu’à la façon d’un tout petit enfant, nous cherchons le ventre et la mamelle, la chaleur du baiser, l’apaisement de la main, – l’Aimé, à la manière de Socrate partageant sa couche avec le bel ami, se dérobe, insensible, pour nous attirer doucement à l’intérieur de son mystère, plus loin, toujours plus profondément dans sa tendresse vraie.

Ainsi, oui, de Dieu, ainsi du Christ que Zora désespérément serre dans son cœur, quand les lames de la détresse l’engloutissent tout au fond de lui-même, anéanti dans un silence où n’existe plus que le cri demeuré inouï : « Ne m’abandonne pas ! »

Ce cri, Zora l’avait gravé au cutter dans sa chair.

« Ne m’abandonne pas ! »

 

ù

 

Ce Dieu qui est esprit, nous le cherchons avec le corps.

Et c’est par le corps, à travers le corps qu’il se donne à l’esprit.

Il ne faut pas craindre de le dire : au cœur de la passion charnelle et jusque dans ses ivresses, l’attrait invisible et irresistible du cœur vers le cœur ouvre ses secrets chemins à l’intérieur de l’esprit. Et il est une splendeur du corps d’amour, fût-elle trouble, orageuse, ténébreuse même, qui déchire et révèle quelque éclat de la splendeur divine. L’esprit contient tout, transfigure tout.

 

Le petit bonhomme était ainsi faite qu’elle était attirée par la lumière des fonds. Et Zora ne pouvait confier qu’à elle l’inavouable de ses penchants, le fragile secret de ses troubles désirs. Mais cela se pouvait, cela ne se pouvait que parce qu’ils étaient allés l’un vers l’autre de la façon la plus pure ; et il est une pureté de l’ivresse des sens, il est une sacralité du corps fantasmatique, qui ne se révèlent et ne se dépouillent que de se délivrer dans la toute-tendresse.

 

Ainsi lui avait-il donné une photo de lui qui le rêvait en femme. Les épaules découvertes et la poitrine nue, il lui offrait les seins qu’il n’avait pas et la fragilité d’un être qui ne se protège plus et n’est plus qu’abandon au monde et au désir ; et dans cet équivoque passion, germait et percait sous sa poitrine quelque chose de l’âme qui déjà était comme la fine pointe de l’esprit.

 

Il se mêle au désir humain quelque désir de Dieu que l’homme, le plus souvent, ignore ou craint de reconnaître ; et si l’esprit, à un moment de la vie, peut sembler commencer à se délivrer de son corps, c’est parce qu’en vérité le corps devient la chair – c’est parce qu’en vérité l’esprit descend, s’incarne dans notre nuit.

Et cette descente de l’esprit se confond avec ce qu’il s’élève de lumière incrée dans l’obscurité de nos abîmes, avec ce qu’il se détache de mystérieuse clarté de la ténèbre et du chaos qui sont en l’âme humaine et qui semblent tellement préfigurer notre néant.

O ombres lumineuses de la douceur divine !

 

Publications


Vous trouverez en liens les références des ouvrages publiés. En particulier, deux témoignages concernent la dépression, "Une souffrance qui en cache une autre, Propos sur la dépression" et "Résurrection, Face à la dépression".

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