Quelque chose de nu





Ils ont vingt ans et sont nus dans les bras l’un de l’autre. Leurs corps sont pâles sous la clarté de la nuit, le sien à lui est maigre ; il aime les rondeurs de son corps à elle et sa main glisse dans ses creux comme la caresse d’un chat sur le lac blanc d’un toit baigné de lune.

La chambre est petite, le lit étroit ; l’air est surchauffé, leur peau est moite. Elle a les yeux fermés dans le nid de son épaule, il écoute un pigeon marcher sur la gouttière et soudain glisser dans l’abîme du ciel. Son regard intensément perçoit le moindre battement de la nuit sur la ville ; le flux chaud des voitures qui coulent dans la rue pénètre doucement son corps.

Elle a posé sa main sur son ventre ; il n’ose y toucher tant le mouvement est imperceptible de sa respiration, qui la soulève régulièrement, comme la mer profonde l’épanchement de la vague. Il écoute son souffle ; un rêve flotte sur son visage, tout près de son visage à lui ouvert sur la clarté laiteuse du ciel et la veille infinie d’une fenêtre éclairée de l’immeuble d’en face. Derrière cette fenêtre, il ne voit jamais personne. Il effleure son sein du bout des doigts, doucement, lentement ; mais il reste endormi, sa chair tendre gorgée de l’épaisse chaleur de la nuit.

Qui est-elle ? L’aime-t-il ? Jamais être ne fut plus nu, plus abandonné à sa confiance et à sa tendresse. Jamais corps nu respirant contre le sien ne fut plus mystérieux, sa peau comme un miroir reflétant dans son eau des images surgies de sa propre profondeur. Lui-même, qui est-il ? Quel est son rêve ? Et leurs deux rêves à eux, ne sont-ils pas comme deux amants sur le quai d’une gare ? Il la remplit de sa tendresse, il lui ouvre les mains comme deux ailes qui cherchent appui pour s’envoler – sur la fleur d’un rêve encore à peine éclose en elle !

Mais si lui-même disait son rêve, on ne le croirait pas ou on le prendrait pour un fou. Et elle pleurerait…

Il se lève, lentement ; elle gémit doucement, prend le lit pour elle seule. Il sort sur l’étroit balcon, comme on se glisse dans un bain tiède. Il allume une cigarette et s’accoude face à la ville que sa petite chambre domine. Il cherche la paix dans la contemplation des fenêtres éclairées ou muettes, ouvertes sur la vie, sur une autre vie…

Son rêve lui fait peur. Il est l’échappée belle hors de son existence, l’éloignement mélancolique et calme de la mouette dans un ciel pur. Sans cette femme, sans son ventre et sa poitrine où bat un cœur sans tourment, sans l’arrondi du visage où se perdre un instant de sa vie dans l’illusion de la tendresse… que deviendrait-il ? Il rêve, pourtant, que le destin, un jour, tranche le dernier lien qui l’amarre à sa vie, à ce qu’il est devenu. Il regarde la ville mais il voit un désert, un océan… sait-il lui-même ? Ce qu’il entrevoit ne ressemble à rien. Et de cette vision absolument singulière et incommunicable, incompréhensible et intraduisible en actes, il ne peut extraire aucun choix de vie ; elle se donne toute entière et le prend nu, tel qu’il est cette nuit-là sur son petit balcon de fer, avec tout près de lui une femme qui dort dans la beauté d’une lumière nacrée.

Oui, son rêve l’effraie. Sans elle, sans la douce violence de sa tendresse, sans sa présence à son côté – oh, fragile et tellement précaire ! – il ne répondrait plus de lui-même, brûlé qu’il est par la vision étrange et déconcertante, par sa beauté bouleversante qui l’attire contre elle, vers sa source invisible, à l’intérieur de son corps traversé de sensations inconnues et d’images terrifiantes.

Il est dans la beauté comme dans le ventre de sa mère, rempli d’angoisse et de désirs sacrés, incapable de vivre par lui-même, habité par un rêve devenu le réel même, et d’où il attend d’être expulsé dans le monde par une poussée venue d’ailleurs, par un appel qui l’arrache à lui-même.

Sa peau s’est au fil des années couverte d’images remontées du plus intime de son âme et qui l’aident à s’approprier son corps : oiseaux, corolles, femmes‑sirènes multicolores, s’épanouissent à fleur de peau comme légères fleurs d’eau. Leurs racines fines et ténues plongent dans le mystère d’une autre vie, qui double sa « vie réelle » comme un gant de peau une main ouverte ou comme l’eau profonde son vivant miroir.

Ce sont elles, ces images reflétées, qui font le lien entre ses deux vies ; elles, qui relient à son corps, par le mouvement de leur lumière, son âme insaisissable – fils invisibles, comme ceux des étoiles prises dans le voile mouvant du cosmos…

Oui, il a besoin d’elle, il a besoin d’une femme pour ne pas partir à la dérive. Qui sait vers quels rivages les courants du destin l’entraîneraient – ou vers quel horizon sans terre ? Les Anciens ne se figuraient-ils pas que les flots de la mer se déversaient, là-bas, dans le Grand Vide, emportant avec eux les navires perdus ? Qui sait s’ils n’avaient point quelque raison de le croire ?

Elle est là. Elle ne dort pas. Elle le regarde. Elle a allumé une cigarette et son mince brasier éclaire son visage d’une lueur rouge, chaque fois qu’elle tire sur elle. Elle le contemple de dos. Il a un corps d’adolescent, des épaules larges, peu de hanches mais des fesses rondes qui s’épanouissent sur des cuisses finement dessinées. Lui aime chez elle sa générosité, ses seins lourds, son ventre chaud et accueillant, et ce quelque chose de vulgaire et de spontané dans l’expression de ses désirs, qui passe dans son regard innocent.

Il aurait voulu être une femme. Il aurait voulu avoir le droit de vivre comme une femme, et cela fait qu’il plait aux femmes. Il émane de lui une douceur et une fragilité, et de son corps une gracilité, un abandon qui séduisent. Quelque chose en lui de déchiré et de dégingandé, un mal‑être et une soif de vivre, une passion fébrile, inspirent en elles à la fois de la réserve et du désir. Il aime comme aime un homme et comme aime une femme ; il s’offre et s’ouvre à elles aussi profondément, aussi intensément et entièrement qu’il pénètre en leur mystère.

Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment « être une femme » ? Il sent bien qu’il ne s’agit pas d’une question touchant au corps, à l’apparence – mais bien à l’être, ou, plus exactement, à la manière d’être. Comme si l’être s’exprimait dans le monde de différentes manières et qu’il existât une manière d’être au féminin.

Il ne croit pas qu’il soit « une femme dans un corps d’homme ». Cela n’a pas de sens à ses yeux et, à dire vrai, cela ne l’intéresse pas d’être un homme ou une femme. Ce qu’il voudrait avoir le courage d’être, c’est l’homme qu’il est à la manière d’une femme.

Il se retourne et croise son regard. Il est pris d’un léger vertige. Un instant, il imagine qu’il bascule de l’étroit balcon et tombe au milieu des étoiles. Comme un oiseau du nid

 

ù

 

Il la rejoint, s’agenouille à côté d’elle. Ils se prennent le visage, le regard, la bouche. Ils se prennent tout leur corps.

Entre elle et lui, entre la femme qu’elle est et l’homme qu’il est, qu’il souffre d’être, il existe une tension et une torsion de tout son corps à lui, pour se couler en elle, pour respirer librement dans sa peau de femme.

Qui est-elle ? L’aime-t-il ? Quand elle est nue pour lui, est-elle la même ? On dirait une épure, simplifiée à l’extrême ; elle est la beauté même qui se révèle en-dehors de toute beauté. Oh, ce qu’il croit être la beauté n’est rien – qu’une illusion. Là, dans le geste du corps nu se donne une beauté autre, tout à fait étrange – qui n’est ni de l’homme ni de la femme – une beauté qui échappe à toute forme, à toute apparence. Elle efface les contours qui les dessinent, elle femme et lui homme : il n’y a d’homme ni de femme que sous la lumière violente du monde.

Qu’ils s’aiment, dans l’intimité de cette pauvre chambre d’un sixième étage, dans son exiguïté déchirée sur l’infini de l’univers – qu’ils s’aiment avec leur sexe, avec leur bouche, avec tout ce qui, de leur corps, est capable de se délivrer du poids du monde – cela ne peut se dire que sous le voile de lait qui coule sur leur peau de la nuit constellée, que dans la vérité de la beauté nue, libre de toute illusion d’amour, qui les traverse comme le souffle divin l’argile de leur corps.

Et c’est la même beauté – ce quelque chose de nu – qu’il entrevoit quand, dans la solitude, il cherche la lumière d’un amour pur, exacerbé, comme tendu entre le monde et l’éternel et dans le grand écart entre l’opacité du corps et la transparence de l’âme.

Quelle est la cause de son tourment ? Car celui-ci n’est point sans cause, il n’a rien à voir avec ce « mal‑à‑être » qui suinte le long des murs qui enclosent sa vie, comme eau souillée de la faille cachée. Mais la cause lui apparaît si profonde, qu’il lui semble qu’elle tient à la racine même de son existence – c’est-à-dire qu’elle ne tient à rien –, qu’elle ne peut s’exprimer que dans l’insaisissable et intime souffle de lumière qui éclaire son corps de l’intérieur.

La question qui surgit face au mystère de l’existence : Comment est-ce possible ? – elle se pose d’abord au fond de son propre corps, comme l’éclat de couleur du martin‑pêcheur fondant vers la profondeur de la matrice obscure, dans la triple saisie de la sensation, de l’image et de la pensée.

Comment ce monde, non point « fut-il rendu possible » mais, à chaque instant, surgit-il de son double improbable – de son extinction dans la ténèbre du néant, son évanouissement dans la « nuit obscure », sa chute dans le vide ouvert au cœur de son cœur… Comment s’affirme-t-il à l’intérieur de sa propre négation ?

Comment est-il possible que son propre corps existe – avec son rayonnement intérieur, de lumière et de chaleur ; avec son épaisseur, qui semble l’enraciner au-dedans et au dehors, dans le vertige de l’âme profonde et l’épanouissement de l’univers infini ; avec ses mouvements invisibles et ses secrètes circulations ?

Et c’est ce que disent les oiseaux et les fleurs qui dansent sur son corps, qu’elles soient mouvantes sous sa peau ou qu’elles affleurent son « corps rêvé » : Comment est-ce possible ? Par quel miracle est-ce que j’existe ?

Oh, vertige de l’esprit ! La vie n’est-elle pas, pour qui sait regarder, empreinte du même mystère que la mort ?

Et, dans une fraction de seconde, – aspiré par ce vertige – il tombe nu du balcon, oiseau foudroyé par l’éclair de ses rêves, l’orage de ses vingt ans.

Publications


Vous trouverez en liens les références des ouvrages publiés. En particulier, deux témoignages concernent la dépression, "Une souffrance qui en cache une autre, Propos sur la dépression" et "Résurrection, Face à la dépression".

Présentation

Derniers Commentaires

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés