Vêtu d'un drap

.
-        
« Qui es-tu ?

 

-         J’ai oublié mon nom. »

 

Le regard de l’homme se perd maintenant avec une infinie douceur à travers la silhouette nue du jeune homme, forme d’ombre aux contours flous qui se détache de la fenêtre, comme nimbée de lumière sale.

Il fuit au-delà, dans une manière de songe dont l’immatérielle épaisseur étouffe les bruits de la ville ; les immeubles eux-mêmes, gris et aveugles, semblent faits de cette matière rêveuse, sans consistance, flottante sur l’eau crayeuse du ciel ; seule l’apparition fantastique d’une mouette, un instant fondue dans une manière d’éternité, semble réelle – une mouette en plein cœur de la ville !

Cet unique signe n’aurait-il pas dû lui faire sentir ce que cette affaire apparemment insignifiante révélerait de prodigieux ?

 

Il paraît ne s’occuper plus du jeune homme ; pourtant, sa pensée détachée et dilatée en est comme subjuguée !

À sa façon intense et bienveillante de regarder sans le voir cet ange posé devant lui, de contempler autre chose au-delà de ce garçon beau comme un dieu – la ville au-dehors, le ciel infini –, on pourrait croire au vestige intériorisé d’un très ancien rite sacrificiel, comme s’il immolait du regard la présence réelle et innocente de l’inconnu, et que l’âme tremblante de celui-ci quittait son corps pour s’incorporer à la ville et la remplir de sa présence étrange.

Comme si l’âme du jeune dieu passait dans la demeure des hommes…

 

Un instant, – comme une image subliminale et pourtant plus « réelle » que ce bureau, ce carré de lumière avec les tuyaux de ses immeubles découpés dans le métal du ciel et la triste musique d’église qui monte de la ville, – comme  un éclat d’éternité brisant la vitre épaisse et grasse de ce matin pareil aux autres, – s’éploie soudain devant ses yeux une vision plus étrange que celle de la mouette qui, tout à l’heure, frottait son aile au ciel blême et en faisait jaillir l’étincelle du rêve et de la vie : il voit l’horizon s’embraser comme de la brindille sèche et resplendir soudain d’une clarté rougeâtre ! Il voit chaque petite vie écrasée, étouffée comme un oisillon dans la main de la ville, devenir un être libre ! Il voit le Cosmos s’envoler, renaissant des cendres de ce matin plein de misère humaine, de ce matin du monde !

Vision fugitive et envoûtante…

 

Alors, il regarde le jeune homme et il le croit quand il répond : « J’ai oublié mon nom ».

 

-         « Que s’est-il passé ?

 

-         Je me suis enfui quand ils l’ont arrêté.

 

-         Qui ?

 

-         L’Homme. »

 

Il le regarde. Se tait.

 

Quel âge a-t-il ? Quinze ? Seize ans ? Il a le corps d’un adolescent, mais une présence moins floue, plus forte. Une présence intérieure affirmée.

Le visage est fin, féminin, très beau ; les lèvres pleines, carminées, bien dessinées ; les yeux grands et sombres, légèrement bridés, bordés de longs cils ; les cheveux longs tombent en mèches devant le regard vif, aigu, fuyant, se répandent sur l’épaule large et douce, comme une eau sur un rocher de rivière ; les membres sont déliés, finement et naturellement musclés ; la poitrine un peu creusée se dénoue sur un ventre ferme dont la ligne calme s’éploie sur la courbe des hanches – dune vierge et dorée – et se verse sur le sexe nu, à peine ombré. Le visage reste étrangement viril malgré la grâce de ses traits et leur luminosité ; la poitrine évoque l’arrondi de deux seins perçant à peine.

 

-         « Quel homme ?

 

-         L’Homme. C’est ainsi que, parfois, nous l’appelions : l’Homme…

 

-         Qui l’a arrêté ? »

 

Un silence.

Un silence qui semble grossir comme un orage d’été ; quelque chose d’inquiet, de nerveux flotte dans l’air lourd. Le regard du jeune homme se voile. L’homme se lève et va ouvrir la fenêtre. Il reste un moment à fixer le dehors, tournant le dos au garçon qui doucement s’apaise en enfouissant le visage dans les mains, le corps concentré sur lui-même.

Une goutte de sueur coule sur sa nuque ; on dirait la lente progression d’un insecte. Il demeure longtemps immobile face au carré de vide, cette sorte d’absence du réel où s’est définitivement engloutie la vision extatique, son image en creux enfoncée dans une boue de tristesse et de banalité ; – absence prégnante qui englue la rangée des façades et laisse au ciel un ton d’irréalité poisseuse.

De cette vacuité de l’instant et de l’espace immuable découpé par la fenêtre, remontent des images…

 

Ils l’ont arrêté dans la rue. Nu.

En plein jour. En pleine ville. Calme et absent. Sale et solaire.

L’ont amené ici. Dans cette pièce sans âme qui ouvre tristement un œil sur la ville.

Ont voulut le couvrir, l’habiller ; il refusait tranquillement, rejetait le vêtement sans impatience, comme si la nudité lui eût été naturelle, comme si le poids d’un tissu sur son corps lui eût causé une gêne profonde, un malaise physique.

Il finit par accepter une couverture dont très vite il s’était défait lorsqu’ils se furent retrouvés seuls dans le bureau. L’homme n’a rien dit. Il parait même n’y plus penser.

En réalité, il le trouve beau ; d’une beauté naturelle qui lui ôte toute gêne.

 

-         « Les soldats.

 

-         Des militaires ?

 

-         Des soldats. Et d’autres... Ils étaient nombreux !

Ils ont voulu m’attraper, moi aussi.

Mais je me suis échappé. J’étais vêtu d’un drap sur mon corps nu, il leur est resté entre les mains et j’ai pu filer, glisser dans la nuit comme un poisson !

J’ai couru. Couru longtemps, très longtemps. Je pleurais. J’ai pleuré et crié tout le temps que j’ai couru. Et encore après, quand je me suis effondré d’épuisement.

Il n’y avait personne. J’étais effrayé de ne rencontrer personne. Tous dormaient.

Comme s’ils étaient morts.

 

-         Et toi aussi tu t’es endormi.

 

-         Oui. Je crois.

J’ai senti une main sur mon épaule. Je me suis réveillé, j’ai cru qu’on venait me chercher.

C’était Marie. J’ai eu peur – un peu – je ne la connaissais pas ; des images de la nuit traversaient mon corps. Mais tout son visage était sourire ; elle paraissait surprise, curieuse, inquiète. Bienveillante.

Elle était vêtue d’une robe blanche. Plus tard, elle l’a retirée, pour être comme moi.

Nous sommes restés ensemble. »

 

Il est venu s’asseoir en face de lui. Bien en face : son regard est écoute ; son écoute, regard. Le jeune homme se redresse.

 

-         « Et tes parents ? Ta famille ?

 

-         C’était l’Homme.

 

-         Ton père ?

 

-         Oui. Mon père.

 

-         Comment Marie t’appelait-elle ?

 

-         Elle ne m’appelle pas.

 

-         Mais elle t’a dit son nom.

 

-         Elle ne me l’a pas dit.

Un jour, elle a soulevé une pierre alors que nous étions assis au bord de l’eau ; un galet blanc. Dessous, il y avait « Marie » d’inscrit.

Je ne l’ai jamais appelée Marie, j’avais compris que c’était un secret. »

 

Il se lève. Va chercher, comme enveloppé de volutes de silence, l’une de ses nombreuses pipes alignées sur son bureau nu ; sans se presser, absorbé dans une sorte de contemplation intérieure.

C’est étrange comme la pièce est vide, dépouillée – le bureau sombre, quelques chaises dont certaines ne doivent jamais servir, jamais être déplacées, une petite bibliothèque peuplée de rares livres –, étrange comme elle paraît se remplir d’une clarté à la fois intense et apaisée, qui ne lui viendrait pas tant de son unique ouverture sur le matin blafard que de sa nudité même, du vide qui l’ouvre sur son mystère.

 

-         « Ton père, qu’a-t-il fait ?

 

-         Rien de mal. Mais ils avaient peur de lui.

 

-         Ils ont envoyé des soldats parce qu’ils avaient peur de lui ?

 

-         Oui.

 

-         Et toi ? Avais-tu peur de lui ?

 

-         Non.

 

-         Qu’a-t-il fait pour qu’on ait peur de lui ?

 

-         Il était différent.

 

-         Différent ?

 

-         Différent des autres.

Lui n’avait pas peur.

Quand ils sont venus pour le prendre, il m’a dit : « N’aie pas peur. »

Mais je me suis enfui.

C’est mon corps qui a glissé entre leurs mains.

Je n’ai plus pensé à rien. J’ai couru.

Depuis, je m’en veux d’avoir abandonné mon père.

Mais je sens que lui ne me le reproche pas. Il voulait que je vive, que je sois libre.

Je ne sais pas comment dire… as-tu lu ce livre où un rescapé des camps de la mort dit que c’est plus fort que lui, qu’il se reproche d’avoir survécu ? Qu’il n’est pas digne d’être un témoin ? Que les vrais témoins ne sont plus là pour témoigner ? »

 

L’étrange clarté enveloppe le corps de l’adolescent comme un nuage de cendre et de feu.

Ombres légères et rougeoiements semblent danser sur sa peau mate, au gré des mouvements du ciel ; regrets et souvenirs éclairent ou assombrissent son âme et son regard.

 

-         « Toi, veux-tu témoigner ? Sais-tu ce qu’est devenu ton père ?

 

-         Ils l’ont pris pour le tuer.

 

-         Mais tu ne sais pas s’il est mort…

 

Marie

 

Sa vie et sa mort, c’est la même chose…

L’Homme, tu en témoignes par le seul fait d’être vivant. Comprendront-ils ?

Seul ton corps, en revêtant sa nudité, revêt la dignité de témoin.

En me mettant nue moi-même, pour être comme toi, peut-être ai-je voulu te le faire comprendre…

 

-         Où est Marie ?

 

-         Elle est avec moi.

 

-         Comment est-elle avec toi ?

 

-         Elle est là.

 

-         Elle n’a pas de famille ?

 

-         Si.

 

-         Comment est-elle ?

 

-         Elle est belle.

 

-         Tu saurais la décrire ?

 

-         Oui. Elle a un beau regard, tantôt très intense, tantôt absent.

En réalité, même l’absence de son regard est intense.

Elle regarde avec une intensité qui lui fait mal parfois ; alors elle semble ne plus être là.

 

-         Mais elle est là…

 

-         Nous ne nous quitterons plus. »

 

L’horloge, au mur, indique midi. Ou minuit. Il y a quelque temps déjà qu’elle s’est arrêtée. Il ne sait pas depuis quand. Il ne sait pas quelle heure il est. Il ne s’en soucie pas.

 

-         « Où était-ce quand vous étiez au bord de l’eau ?

 

-         Je ne sais pas…

Nous avons entendu ce grondement très profond, très vaste…

Elle m’a dit de fermer les yeux et elle a pris ma main.

Je n’ai pas trébuché, j’avais confiance, nous avons marché longtemps à travers du soleil et des ombres et des parfums sucrés et salés. L’air était très doux et devenait de plus en plus exaltant et attirant.

Le roulement s’amplifiait, il semblait être ensemble proche et lointain, comme s’il montait du plus profond du silence qui, peu à peu, grandissait en moi.

Il me remplissait et tout en moi devenait étrange, libre et léger.

Puis nous nous sommes arrêtés et nous sommes restés ainsi un moment, main dans la main, face à cette présence immense et inconnue.

Alors elle a posé sa main et m’a ouvert les yeux.

Et j’ai regardé.

Bientôt, je n’ai plus su si c’était moi qui regardais ou si c’était l’océan.

 

-         L’océan ?

 

-         Elle m’a dit que c’était l’océan.

Elle m’a dit aussi que c’était comme ça qu’il fallait aller à sa rencontre la première fois : les yeux fermés ; qu’il fallait d’abord l’écouter.

Etrangement, c’est ce que m’avait dit l’Homme au sujet de la vie : « Ecoute d’abord. Après tu verras. »

 

-         Et tu l’as écoutée, la vie ?

 

-         Oui. J’ai écouté ce qu’elle avait à me dire.

Au fond, l’Homme me disait peu de chose. De temps en temps il m’appelait et c’était comme s’il me tournait vers la beauté.

Il me disait simplement : « Regarde comme c’est beau ! » C’est tout.

Il me laissait très libre.

 

-         Et qu’avait-elle à te dire, la vie ?

 

-         Sa beauté.

Sa mystérieuse beauté.

J’ai mis du temps à comprendre. J’ai longtemps cru que sa beauté, c’était le visage de Marie, l’océan…

C’était autre chose.

Quelque chose qui ne ressemble pas à la beauté, et qui pourtant se donne aussi dans la beauté, dans ce que nous pouvons voir et comprendre.

Mais en réalité, elle est dans l’invisible.

 

Marie aussi, parfois, se retire du visible.

Elle fait silence sur son corps nu.

Toutes les choses belles, vraiment belles, savent elles aussi se reprendre, revenir vers la source.

C’est parce qu’elle avait compris cela que Marie s’est mise nue comme moi : afin d’être plus proche de la source ; afin de s’en souvenir toujours et d’éveiller le jour à la beauté de la nuit.

Elle n’a pas eu peur. Elle n’a plus eu peur du regard des autres, du jugement des autres.

Elle s’est mise nue, simplement et pour toujours.

Pour témoigner, d’une certaine façon. Pour témoigner de la vraie beauté.

 

Comprends-tu maintenant ? Il y a des choses que je ne peux pas te dire…

Il y a des choses qui appartiennent à la nuit.

Je ne peux pas te révéler tous mes secrets !

 

Marie

 

Tes secrets sont pourtant des paroles en actes ; mais des paroles dont seul le souffle passe dans les actes : on ne les prononce pas !

On les retient dans l’invisible, dans le silence.

Si on les jetait dans la lumière du jour, peu les comprendraient ; peu, donc, les accepteraient.

On tuerait – qui sait ? – celui qui les prononcerait, comme on a peut-être déjà tué l’Homme.

 

-         Mon père a dit des choses qui n’ont pas été entendues : de là vient qu’ils sont venus le prendre pour le tuer.

Il a dit ce qui devait être dit.

Il savait qu’il faut du temps, un long chemin aux paroles vraies pour atteindre à la lumière du cœur.

 

-         Avait-il commis quelque acte hors la loi ?

 

Marie

 

C’est au nom d’une très ancienne loi qu’ils ont voulu le tuer ; une loi inique.

Il la connaissait. Il a fait ce qu’il fallait pour être livré au jugement des hommes. Mais si cette loi l’a tué, il a tué aussi cette loi.

 

Un jour est apparue sur terre une loi qui a introduit la mort dans la vie.

Une loi qui disait : la création est un sacrifice.

Pour que vive un monde nouveau, le monde ancien doit être immolé ! Et on choisira parmi les plus beaux de nos enfants, parmi les plus divins des êtres pour les sacrifier au nouvel homme !

Ils ont tué l’Homme afin que naisse l’homme nouveau qu’il annonçait !

Il portait en lui les deux mondes, l’ancien et le nouveau ; il était le passage de l’un à l’autre…

Après lui, la création ne sera plus jamais un sacrifice. Avec son glaive, il a coupé le monde en deux.

Avec le glaive de son corps. Sa seule arme.

 

Il regarde ce jeune corps chaud et rayonnant.

Un corps dur et tendre, harmonieusement fait et fragile ; un corps souple et rompu déjà aux privations ; sec et charnel, sensuel.

Malgré son jeune âge, ce garçon a quelque chose d’intimidant, qui force le respect humain – peut-être est-ce une sorte de froideur, de retrait intérieur – et en même temps un charme déroutant, un trouble attirant…

Autre chose que ce trouble né dans un corps d’homme d’une grâce féminine, que cette ambivalence des émotions qu’elle suscite chez ce garçon naturellement viril – c’est un mystère qui vient de l’âme ; de la présence à la fois simple, unie et déconcertante de cet être étrange, d’où émanent ensemble une lumière et des ombres enlacées et mouvantes.

Un écheveau de sentiments complexes, et courant parmi eux, le fil d’or d’une clarté d’âme.

 

Mais ce qui frappe le plus, c’est ce mélange inséparable de force et de faiblesse ; on sent que là est le secret de cette nature double, humaine et angélique, masculine et féminine…

Face au monde et à sa violence, il est nu et offert ; aucune réserve en lui, et pourtant quelque chose d’inaccessible, d’inexpugnable et désarmant.

Le don absolu qu’il semble faire de lui-même et qui l’expose aux hommes et aux démons, à la nature et à Dieu – ce dont total est la force de sa faiblesse.

 

-         « Tu ne m’as pas parlé de ta mère.

 

-         Elle aussi n’avait que son corps pour vivre. Un corps plein d’amour.

Elle m’a beaucoup manqué.

Non qu’elle m’ait rejeté… Quelque chose s’agrippait à elle, surgie des eaux les plus noires de son passé ; elle n’a eu de cesse de se débattre avec ça, qui n’était pas moi, qui n’était pas elle non plus, quand moi je grandissais, sortie de son sein : une sorte de culpabilité obsédante s’est attachée à moi, de n’être pas resté avec elle pour l’aider à combattre ses démons, ces monstres qui sont à l’origine, qui sont mon origine…

Je n’ai pas connu mon père…

 

-         ?

 

-         L’Homme est mon père et n’est pas mon père…

Je n’ai jamais connu mon père…

L’Homme est devenu mon père.

C’est-à-dire que moi, à l’origine inconnue, je suis devenu son fils, je l’ai choisi et me suis fait à son image : il est devant moi, loin de moi, comme un moi rêvé, un moi désiré.

 

Marie

 

C’est peut-être cela la figure du père : cette incertitude sur l’origine, ce doute quant à notre véritable identité…

Aussi t’es-tu construit sur cette mystérieuse et mouvante intuition que ta vraie demeure, elle est à naître ; que ta secrète origine, elle est devant toi.

La mère, à l’image de la Terre, est le Passage.

Si l’homme est fait de rêve, la femme est le réel.

 

-         L’Homme a-t-il connu ta mère ?

 

-         Il l’a aimée… il l’a sauvée. – N’est-ce pas la même chose ?

Il était très doux.

Il était doux, parce qu’il avait une présence forte, une présence naturelle ; il n’avait pas besoin de l’imposer, d’imposer autre chose que lui-même.

D’une certaine manière, il était effacé, même si cela peut sembler paradoxal ; de plain-pied avec les autres, immédiatement présent aux autres ; – oui, avec lui on se sentait aussitôt tiré de son isolement intérieur, de cette espèce de cage où l’on respire sans plus s’en apercevoir, au milieu de ses peurs et de ses angoisses ; on était aussitôt guéri de son absence à soi.

C’était cela l’humilité de sa présence : un face-à-face où l’on ne se sentait pas écrasé, ni par lui ni par soi-même !

Un face-à-face humain…

 

Marie

 

Ce qu’il était, c’est inexplicable.

Cela se confondait avec ce qu’il semblait apporter avec lui : autant dire rien, rien de tangible, rien qu’on puisse saisir ; il était nu.

Et pourtant, il donnait tout !

C’est quelque chose qui peut se comprendre, peut-être, mais pas se formuler : chacun de nous se retrouve un jour face au pur mystère, face à une sorte de vide ultime, à quelque chose qui ne ressemble à rien ; – aucune réponse qui puisse apaiser cette soif ! aucune explication, aucune interprétation, qui ne renforcent ce vertige, ne creusent un peu plus cet abîme !

Il a dit certaines choses, mais elles ne pouvaient être entendues ; elles ne pouvaient l’être par essence, par la nature même des choses : aucun mot, aucune image, aucune formule, aucun symbole qui puisse surgir du lieu où il se tenait et nous toucher.

Miraculeusement, il n’y avait là, il ne pouvait y avoir que sa présence vivante, son corps nu.

Là : au cœur du plus humain et du plus inhumain !

Le lieu inconcevable où l’on ne peut être et où pourtant l’Homme se tient.

 

 Oui, il y avait en lui quelque chose d’insaisissable que les hommes venus le chercher n’ont pu prendre.

Une liberté irréductible, absolue.

Quelque chose de nu qui s’est enfui dans la nuit.

Quelque chose qu’on a voulu tuer mais dont le suaire qui déjà le couvrait est seul resté entre les mains des tueurs, vide…

Quelque chose qu’il a projeté dans le monde, libre et désemparé, un orphelin dont le cœur bat dans l’univers.

C’est comme une âme, son âme libre – mais une âme dont on n’aurait pas sacrifié le corps, une âme toute entière vivante !

 

-         De quoi parles-tu ?

 

Marie

 

D’une communauté.

D’une communauté cachée, secrète…

Tu ne fus pas le seul à t’être reconnu comme le fils de l’Homme. Vous êtes quelques uns à avoir voulu le suivre quand ils l’ont arrêté.

Vous n’étiez que des enfants…

Mais vous ne vous êtes pas endormis. Vous n’avez pas fui !

 

Toute la nuit, vous vous teniez à quelque distance, silencieux ; vous regardiez.

Quand ils ont voulu s’emparer de toi, tu as suivi l’injonction du Père qui t’a dit : Vas-t’en !

C’est passé dans ses yeux, comme un éclair… un éclair très doux, qui n’appelait pas d’hésitation.

Tu as fait un bond, le drap est resté entre les mains d’un soldat.

 

Ce fut très douloureux. Pas tout de suite, car d’abord, tu n’as pas eu le temps de penser, de ressentir la douleur…

Vous vous êtes jetés dans la nuit, les enfants, comme un pollen que la Douleur de son coeur, en éclatant, aurait disséminé dans le monde pour l’en féconder.

 

Nous sommes nus.

Nous nous reconnaissons les uns les autres à un imperceptible signe dans le regard.

Nous portons l’invisible marque de la coupure qui, cette nuit-là, nous a séparés de notre père et arrachés à notre enfance ; de la coupure qui, à cette heure, a traversé le monde, quand l’épée de son corps s’est abattue soudain.

Et cette coupure traverse notre corps à nous, les enfants, les fils et les filles de l’Homme.

Point d’autres signes sur nous, pas de symboles, pas d’habits.

Nous sommes la communauté éternelle des enfants nus, jetés libres dans le monde.

Les autres communautés passeront ; celles qui sont visibles, celles qui appartiennent au monde. Elles sont faites pour passer, point pour demeurer et éclore dans la nuit. Peut-être dureront-elles jusqu’à la fin du monde…

Mais il ne faudra pas dormir pendant ce temps-là !

 

-         Mais tout cela, peut-être, n’est-il qu’un rêve…

 

-         Pourquoi dis-tu cela ?

 

-         Qu’est-ce que l’âme ? Est-ce que seulement ça existe ?

 

-         Crois-tu avoir rêvé tout cela ?

 

-         Et moi ? Ai-je un corps ?

 

-         Je te vois devant moi…

 

-         Mais est-ce bien moi ? Est-ce bien mon corps ?

 

-         Qui es-tu ?

 

-         Je suis…

Oh, c’est comme si, longtemps, on avait mis dans mon corps des mots qui ne lui appartenaient pas ! Comme si, longtemps, un autre en moi avait vécu à ma place… avait aimé, ri, pleuré, souffert…

Jusqu’à cette nuit là…

 

Chaque être humain ne se parle-t-il pas ainsi à lui-même :

“Ah ! si mes mots, mes mots à moi pouvaient surgir !

Mais je crois que je deviendrais fou…

Je crois qu’ils ne le pourraient que si en moi-même surgissait l’autre, le fou, l’incohérent ! l’inadapté…

Et pourtant… ne serait-ce pas lui, de nous deux, le mieux adapté à la vie ?

Lui serait dans l’ivresse, dans une ivresse éternelle…

Il ne souffrirait plus. Il aimerait !

Il aimerait librement !”

 

Vois-tu, je crois que Marie est née de mon rêve.

D’un rêve de mon corps : souviens-toi… je dormais.

Quand je me suis réveillé, elle était là, agenouillée à côté de moi, dans une belle robe blanche. Elle avait un peu froid… Elle venait de se réveiller, elle aussi !.. d’un long rêve.

Oh, je ne sais pas combien de temps j’ai pu dormir ! Des milliers d’années, peut-être !

Une éternité…

 

Marie, elle est née de mon flanc, elle n’est née d’un très profond, très étrange rêve de mon corps… d’un de ces rêves qui viennent d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre monde… hors du temps, peut-être, hors du monde ! Je ne sais…

Et pourtant, ils nous choisissent… ils nous traversent !

Ils naissent tout au fond de notre corps comme le rêve d’un rêve, comme le rêve d’une très ancienne beauté !

Ou est-ce que notre corps, lui aussi, est très ancien ?

Est-ce que dans notre corps vit un autre corps ? un corps qui aurait, lui aussi, des milliers d’années ? un corps qui serait né avec le monde ? avant le monde, peut-être ?

Un rêve qui aurait pris corps dans mon corps, qui serait né dans mon corps comme corps rêvé d’un corps rêvant… corps d’amour pur…

 

Chaque être humain, un jour, ne se parle-t-il pas ainsi à lui-même, songeant aux jours anciens de son enfance :

“Oh, si les mots pouvaient naître à leur tour, mes mots à moi !

S’ils pouvaient dire ce que mon corps étrange, mon rêve étrange met dans mon corps de chair… mais c’est le même ! ne croyez pas que j’ai deux corps ! Ce serait une grave erreur ! C’est simplement que mon amour ne peut se dire !

Il ne peut se dire que dans la dérision et sous le crachat des moqueries !

Il ne peut se dire que dans la peur, la haine, peut-être ! la pire : celle qui ne se connaît pas, celle qui n’a pas le courage d’elle-même…

Il ne peut se dire que dans la déchirure… la déchirure de l’amour…”

 

C’est d’elle, c’est de cette déchirure de l’amour, de la déchirure de mon corps, de la déchirure de mon rêve, qu’est née Marie.

Du corps de mon corps, du rêve de mon rêve, que sont nés le corps et le rêve de Marie…

 

Marie

 

O lecteur, si tu m’entends, dis-moi : quand est-ce que tes mots à toi surgiront ?

Peut-être quand le silence se sera fait complètement en toi… peut-être quand tu auras consenti à la folie… quand le silence se sera fait sur le monde, sur l’univers !

Alors, naîtront les mots du silence, les mots neufs, les mots purs, les mots transparents… alors se dira ton amour… un amour fou, lui aussi. Un amour de fou !

Trop simple, trop neuf, trop pur pour ce monde, pour ce monde trop ancien, et qui s’ouvre ! qui s’ouvre lui aussi !

 

Engloutira-t-il les hommes et les femmes de l’ancien monde ?

Un autre monde naît pourtant ! un autre monde perce sous l’ancien !

Qu’allons-nous devenir ?

Allons-nous être précipités dans l’abîme ? Ou serons-nous sauvés ?

Délivre-toi !

Il faut que la Révélation soit faite, de l’Homme à Dieu !

Réveille-toi de ton ancien corps ! de ton ancien amour !

Alors, t’ouvrant toi-même comme le monde, te déchirant à l’intérieur de la grande déchirure du monde, tu ne chuteras pas ! tu ne tomberas pas dans l’abîme !

Ou plutôt, toi-même devenu ton propre abîme à l’intérieur de l’abîme, tu chuteras dans la chute ! et tu seras sauvé !

 

Tu es sauvé !

Déjà tu l’es !

Déjà tu pressens que tu peux vivre autrement, qu’à cette minute présente tu peux te réveiller dans un autre corps, dans une autre parole, dans un autre amour !

Déjà, tu es sauvé, parce que dès cet instant tu sais, tu comprends…

C’est fait ! ça s’est déchiré, ça s’est ouvert en toi !

À peine, oh, c’est invisible !

Tu ne le sais même pas toi-même…

Tu regardes vers le ciel, tu ne vois rien !

Mais regarde donc ton corps ! ton ciel à toi ! regarde comme il s’ouvre pour laisser naître… un autre ciel ! un autre monde !

 

Réveille-toi !

Laisse se dire les mots qui sont à toi !

Laisse se dire le rêve !

Laisse s’ouvrir ton corps !

Laisse se déchirer ton cœur !

Laisse naître « ta » Marie, ta Marie à toi, laisse la remonter, comme une étrange sirène, des profondeurs de ton long sommeil !

 

Tu n’es pas un homme ou une femme !

Tu es un amant !

Cesse d’aimer comme homme ou femme !

Aime comme un amant ! un amant éternel !

Aime comme tu veux aimer, comme tu es fait pour aimer !

Aime avec ton nouveau corps, ce corps né d’un rêve si ancien….

Dis tes mots à toi, aime avec ton corps à toi… c’est la même chose !

Amant éternel, réveille-toi !

Tu n’as qu’une parole à dire, qu’un seul corps à laisser naître, à laisser vivre !

Un corps unique d’amant unique !

Un nouveau monde !

Le monde unique des amants éternels ! »

 

-         Qui es-tu ? »

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Vous trouverez en liens les références des ouvrages publiés. En particulier, deux témoignages concernent la dépression, "Une souffrance qui en cache une autre, Propos sur la dépression" et "Résurrection, Face à la dépression".

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